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L’enjeu de la topographie pour la recherche sur l’émigration

L’exemple de l’émigration russe de l’entre-deux-guerres

frPublié en ligne le 19 avril 2012

Par Hélène Menegaldo

Résumé

L'immigration actuelle des «grands nombres» a mis au premier plan les questions de l'assimilation, de l'adaptation, de la marginalisation. Ce domaine de recherche relativement récent a mis en évidence l'importance de l'adaptation de l'émigré à l'espace étranger, seule capable de transformer le pays d'accueil en « deuxième patrie ». Quand il est question, non plus d'un individu isolé, mais d'une diaspora, on observe la création d'une topographie particulière à ce groupe, condition d'une survie réussie sur le plan identitaire et culturel. L’émigration russe offre l’exemple d’une communauté structurée qui fonctionne comme un sas, permettant une intégration sans assimilation : au niveau de la deuxième ou de la troisième  génération, la fidélité aux racines se conjugue avec l'attachement à la patrie française.

Современная массовая иммиграция выдвинула на первый план вопросы ассимиляции, адаптации, маргинализации. Феномен эмиграции стал объектом комплексного изучения, в том числе географии культуры. Успешная адаптация эмигранта к новой стране проживания зависит от благополучного освоения чуждого ему пространства. Только тогда может он воспринимать приютившую его страну как «вторую родину». Если речь идет не об одном индивиде, а о целой диаспоре, то создается особенная этнокультурная топография, позволяющая данной группе сохранить свою индентичность и свое культурное наследие. Этот аспект убедительно даказан опытом культурного выживания первой русской эмиграции, осевшей в столице Франции, Париже.

Mots-clés : transferts culturels, mémoire, Émigration russe, topographie, archives

Période : XXe siècle

Aires géographiques : Paris, la France

1. Topographie et émigration

1L’émigration, volontaire ou imposée par les circonstances politiques ou socio-économiques, implique toujours un changement de lieu : on quitte un topos pour un autre, le pays d’origine pour une terre nouvelle – le pays d’accueil.  Entre les deux lieux, il y a le temps du voyage, rarement simple, parfois clandestin ; il y a des errances, des arrêts aux frontières – en tout cas, l’expérience d’un espace plus ou moins hostile et étrange, « étranger » pour l’exilé. À l’arrivée, une phase d’acclimatation, d’adaptation à un nouvel espace : on se crée de nouveaux repères spatiaux dans l’environnement, de nouveaux repères mentaux. Il se produit un changement du point de vue : on regarde le monde environnant à partir d’un centre qui est la patrie absente, ou bien on garde les yeux fixés sur la patrie à partir d’un espace non approprié mentalement. L’adaptation à l’espace étranger, quand elle est réussie, permet de le considérer comme familier, d’y voir une deuxième patrie. La situation diffère selon que l’exilé est seul ou qu’il appartient à un groupe, qu’il se retrouve à la campagne, dans une petite ville ou une grande cité, que l’expatriation est provisoire ou définitive. On observe une tendance générale au regroupement dans les villes importantes et les capitales comme New York, Berlin, Paris ou Londres.

2À l’intérieur de l’espace nouveau à domestiquer, il se crée une topographie propre à l’émigré, délimitée par les trajectoires entre lieux de travail et lieux de convivialité, habitat, administrations…S’il appartient à un groupe important, il se créera bientôt une topographie spécifique à cette communauté. Pour Paris par exemple, on a pu établir une cartographie pour chacune des émigrations – italienne, espagnole, allemande, russe, arménienne, maghrébine, chinoise1… – qui ne se superposent que rarement. Cette configuration spatiale varie dans le temps. L’émigré de la première génération se déplace souvent en quête de travail ; il peut retourner au pays, volontairement (retraite, amélioration des conditions politiques ou économiques) ou être rapatrié d’office (cas des mineurs polonais en 1934, des étrangers devenus « indésirables » à la suite de la crise des années trente, reconduites actuelles à la frontière) ; il peut s’enraciner, se marier avec un/une « autochtone », connaître une ascension sociale ou au contraire, un déclassement, une marginalisation. Pour la deuxième génération, l’adaptation et l’assimilation, normalement, sont des acquis. En tout cas, le pays d’origine des parents n’est plus perçu comme patrie. S’il y a présence dans la durée, le groupe crée ses propres lieux de mémoire (lieux de culte, écoles, bibliothèques, théâtres) et marque l’espace de son empreinte. Se pose alors le problème de la conservation des documents, publications, témoignages, souvenirs divers : la nécessité de trouver un lieu pour stocker les archives, familiales ou appartenant à des groupements politiques, associatifs, cultuels, afin de préserver la mémoire collective.

3Le statut du pays d’origine évolue avec le temps : il continue de fonctionner comme point de référence, modèle des comportements sociaux, religieux, familiaux, source des valeurs essentielles ; mythifié, il est terre perdue, terre promise, paradis de l’enfance auquel on aspire à revenir, pays à reconquérir… On peut aussi observe un rejet total dans une volonté d’assimilation à la culture et aux valeurs du pays d’accueil, processus qui mène parfois au changement de nom : se fondre dans la masse, cesser d’être l’étranger, le Rital, le Russkoff, le Polak... L’émigration (et non immigration) russe offre l’exemple intéressant d’une communauté structurée qui fonctionne comme un sas, permettant une intégration sans assimilation : au niveau de la deuxième ou de la troisième  génération, la fidélité aux racines se conjugue avec l'attachement à la patrie française. Les normes et règles qui régissent le fonctionnement du groupe évitent la perte des repères, génératrice de marginalisation. L'ouverture à la modernité, au niveau de la jeune génération, les capacités d'adaptation dont elle a fait preuve permettent de nuancer la vision d'une colonie tournée vers le passé, composée de « Russes blancs » monarchistes et réactionnaires. Ces stéréotypes, véhiculés par la presse nationaliste de l’entre-deux-guerres, étaient repris et pérennisés par une abondante production romanesque : des Aventures de Rouletabille chez le Tsar de Gaston Lerouxà Anicia, espionne de Moukden de Maurice Dekobra, en passant par John, chauffeur russe de Max Du Veuzit, sans oublier  Les Yeux noirs, Ninotchka, Éducation de Prince, La Tragédie impériale et autres films « à sujet russe », plébiscités par le public des années trente.

2. L’émigration russe : une présence ancienne mais censurée, un domaine de recherche relativement récent

4Cette situation paradoxale s’explique par les sympathies politiques d’une partie de l’intelligentsia française, séduite par la « grande expérience » en cours dans la patrie du socialisme, l’existence de certains sujets « tabous » en histoire – comme les camps d’internement pour étrangers en France – la croyance au pouvoir assimilateur du « creuset français ». De plus, l’émigration russe ayant été « folklorisée » et réduite à des clichés, les émigrés apparaissaient comme des perdants de l’histoire face aux succès proclamés de la construction du socialisme en URSS. Longtemps occultée, l’émigration russe est aujourd’hui redécouverte et étudiée2 : il devient possible de tracer à grands traits les contours de cette Atlantide engloutie que fut la « Russie hors frontières » en France.

5Parmi les étrangers qu'abrite la France de l'entre-deux-guerres, les Russes occupent une place à part : réfugiés d'abord politiques, ils seront toujours appelés les «émigrés» russes, définis prioritairement par le drame de l'exil et du déracinement. Majoritairement regroupés dans la capitale et sa banlieue, ils bénéficient là des relations et des structures créées par ceux de leurs compatriotes qui les avaient précédés au XIXe et dans les premières années du XXe siècle. La vie communautaire, organisée autour de nombreuses associations, est animée par les représentants des anciennes classes dirigeantes. Très diverse dans sa composition historique, sociale et politique, l’émigration russe fonctionne cependant comme une « société en exil » qui parvient, en terre étrangère, à préserver son autonomie et à préciser son identité ce qui, en même temps, favorise son intégration au pays d’accueil.

6Au recensement de 1931 les Russes en France sont 82900, soit 3% du nombre total des étrangers, chiffre bien inférieur à celui de 400 000 avancé par la SDN (Société des Nations). Parmi eux, des « Russes blancs », c’est-à-dire des civils et militaires contraints à l’exil par la victoire des bolcheviks, mais aussi des membres de l’émigration pré révolutionnaire qui compte de nombreux juifs, d’anciens soldats du corps expéditionnaire de 1916, des bannis de 1922 comme le philosophe Nicolas Berdiaev, des soviétiques arrivés légalement au moment de la NEP ou ayant « choisi la liberté ».

7Les nouveaux venus s’installent dans les quartiers ouvriers du sud-ouest de la capitale : plus de 4000 d’entre eux, soit environ 10% de la population, regroupés par rues et par immeubles entiers, colonisent le 15e arrondissement, proche des usines Renault et Citroën, et qui compte aujourd’hui trois des sept églises orthodoxes encore en activité à Paris. Le 17e, où se trouvent de nombreux garages de taxis, et le 18e attirent les émigrés par leurs loyers bon marché, tandis que près de la place Pigalle logent les artistes et employés des boîtes de nuit et cabarets. Rue de Crimée, dans le 19e, l’église Saint Serge et l’Institut de théologie orthodoxe participent depuis 1925 au renouveau de l’Église.

8Si la forte présence des Russes sur la scène artistique et culturelle parisienne renforce la représentation d’une émigration exclusivement formée d’élites et contribue à occulter la prédominance des ouvriers de chez Renault ou Citroën et des chauffeurs de taxi, elle aide aussi à l’émergence d’une « mode russe » favorable à l’ensemble de la communauté. À cet engouement qui culmine en 1927 succède l’indifférence, parfois l’hostilité, dues à la crise économique et au revirement de l’opinion publique et enfin, l’oubli.

9L’émigration russe, contrairement à d'autres, a bénéficié en France d'un traitement de faveur ; elle a pourtant été, aussi, soumise à diverses formes de censure qui ont abouti à donner une vision déformée de la réalité. L'étiquette de « Russe blanc », accolée à tout ressortissant de l'Empire tsariste, dissimule les différences ethniques (Russes, mais aussi Juifs, Arméniens, Géorgiens, Ukrainiens, Baltes ...) et politiques d'un groupe globalement stigmatisé comme réactionnaire. Cette méfiance idéologique aboutit à ignorer les témoignages sur la terreur et les camps en URSS : ce que l'on feint de découvrir maintenant (cf. Le livre noir du communisme) était en fait connu depuis longtemps grâce aux réseaux d'information dont disposaient les journalistes et hommes politiques émigrés. Dans son ouvrage, Les paupières lourdes, Pierre Rigoulot, ressuscitant les vagues successives de révélations sur les camps soviétiques, s'interroge sur les raisons de la cécité de l'opinion publique et de la complaisance des intellectuels français à l'égard de l’URSS.

10Ainsi a été occulté l'engagement des Russes résidant en France au moment de la première guerre mondiale, ainsi que la répression féroce contre les révoltés du corps expéditionnaire russe arrivé en France en 1916, et désireux de rentrer au pays après la révolution. En 1918, les Russes soupçonnés de sympathies révolutionnaires sont enfermés dans des camps, comme celui de Précigné, dans la Sarthe3. Le même scénario se répète au début de la deuxième guerre : Compiègne, Rieucros, qu’Arthur Kœstler décrit dans La lie de la terre, Vernet les Bains, Gurs, puis Noé, Le Récébédou... Plus de quatre-vingt dix camps accueilleront les « indésirables » et, parmi eux, des Russes « suspects » ou supposés pro-communistes.

11Après l’Armistice, les étrangers engagés volontaires, parmi lesquels des Russes et beaucoup de Juifs d’Europe Centrale, sont regroupés dans des camps où les Allemands viennent les chercher, ou bien envoyés aux travaux au Sahara.  D'autres Russes participent à la Résistance (le groupe du Musée de l'Homme avec Boris Wildé et Anatole Lewitzky, la princesse Obolenski, dite Vicki, décapitée en Allemagne, Ariane Scriabina, tuée à Toulouse...) bientôt rejoints par les soviétiques qui, revêtus de l’uniforme allemand, stationnent en France : beaucoup n’ont intégré l’armée allemande que pour échapper à la mort (l’URSS n’ayant pas signé la convention internationale de la Croix-Rouge, ses soldats faits prisonniers mouraient de faim) ou par crainte des représailles promises par Staline, et cherchent à déserter pour rejoindre le maquis. À la fin de la guerre, en vertu des accords de Yalta, la France livre à l’URSS les ressortissants soviétiques, au nombre de 101 000, que le reflux des forces allemandes avait laissés dans la France libérée. Ensuite, comme l’écrit Georges Coudry, auteur d'un ouvrage sur cet épisode, « tomba le rideau de fer de l’oubli4».

12L'occultation ne concerne pas seulement la présence sur le sol français de ces réfugiés qui apparaissent comme des perdants de l'histoire, elle s'étend également à leur patrimoine culturel : des archives entières d’écrivains russes (Aldanov à Stanford, Merejkovski à Urbana, et beaucoup d’autres à Columbia) et des archives historiques (dont celles de Nicolaevski) ont traversé l’Océan. L’apport des Russes au décor de théâtre et à la mise en scène a pu être en partie sauvegardé grâce à la passion de collectionneurs comme Lobanov-Rostovski. C’est également à des initiatives privées que l’on doit la préservation des archives Diaghilev comme des archives des studios Albatros, ainsi que la création du Musée Tourgueniev à Bougival ou d’un Musée de la peinture russe en exil. Un amateur passionné, André Korliakov, a rassemblé les photographies conservées par les familles d’émigrés et les a éditées sous forme de magnifiques albums thématiques, au nombre de quatre pour l’instant5.

3. L’immigration comme champ de recherche historique : une évolution positive

13Cette évolution est à replacer dans un contexte plus général, celui de l’intérêt nouveau porté aux problèmes des identités plurielles, du métissage culturel, de l’intégration et de l’assimilation, des débats actuels autour de l’émigration. De nouveaux champs historiques se sont ouverts, les approches pluridisciplinaires sont encouragées. L’École de Chicago a initié de nouveaux champs d’étude, mettant en lumière  l’« effet-ville », l’ethnographie urbaine, l’appropriation de l’espace par les immigrés, l’étude des microsociétés - les groupes de jeunes par exemple. De nouveaux thèmes s’imposent : l’identité, la marginalité, l’exclusion. L’historien ne s’appuie plus seulement sur les sources écrites, les documents, mais sur la mémoire orale : histoires de vies, témoignages – on a pu parler de l’« ère du témoin » – et sur la mémoire des lieux : des  archéologues ressuscitent le quotidien des champs de bataille ou des camps de prisonniers.

14Par ailleurs, en étudiant leur généalogie, nouvelle passion collective, les Français s’aperçoivent qu’ils sont le fruit d’un métissage ancien, d’un brassage : À l’échelle de trois ou quatre générations, on peut évaluer à 10 millions de personnes environ – soit 20 % de la population française –  les Français issus d’un tel métissage ». On commence donc à étudier « ces populations qui ont fait la France », titre de l’exposition organisée par la BDIC au Musée des Invalides en 1998 (« Toute la France - histoire de l’immigration en France au XXe siècle ») qui pour la première fois, unit l’approche sociologique et politique à l’étude de l’apport culturel des différentes immigrations :

« En ce moment où l’immigration est devenue, dans notre pays, un objet majeur du débat politique, où l’accès à la nationalité française suscite des polémiques toujours renouvelées, où la quête de l’identité – nationale ou régionale – s’accompagne parfois de réactions de rejet ou de repli, il nous a paru intéressant de refaire, sous une forme visible et lisible, une brève histoire des populations « qui ont fait la France ». [...] Nous désirons [...] offrir au public des éléments indispensables d’appréciation, en opposition à un discours qui véhicule aujourd’hui des affirmations dangereuses, liées à des approximations hasardeuses. [...] Nous avons, très délibérément, décidé de mettre l’accent sur les apports culturels, de toute nature, que les vagues d’immigration ont apportés à la France. Face à une historiographie qui met généralement l’accent sur le facteur démographique ou sur les aspects socio-économiques de l’immigration, sur le renouvellement des générations et l’utilisation nécessaire de la main-d’œuvre étrangère (avec les rejets qu’elle a suscités au cours des temps, et que nous avons logiquement  soulignés), nous avons voulu montrer, par une série de coups de projecteur, tout ce que nous devons aujourd’hui à ces populations venues d’ailleurs »6.

15Signalons, en plus du travail effectué par la BDIC7 (archivage de documents et de photos, expositions sur l’émigration espagnole, les affiches politiques etc.), celui de l’association Génériques, créée en 19878, qui publie la revue Migrances et qui a organisé, entre autres, l’exposition « France des étrangers, France des libertés. Presse et mémoire ». Migrinter, une équipe de recherche spécialisée dans l'étude des migrations internationales et des relations inter ethniques, créée en 1985 par Gildas Simon, est hébergée par la MSHS de l’Université de Poitiers9. Le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ) est créé en 199810. Enfin, le Musée de l’Immigration ouvre ses portes le 10 octobre 2007 à la place du Musée des Arts Africains et Océaniens (dont les collections ont été transférées au musée du quai Branly), dans le  superbe bâtiment « art nouveau »  de l’ancien Musée des Colonies (1931).

16Par ailleurs, l’engouement pour les années trente, la période de l’entre-deux-guerres en général, a contribué à révéler la « part de l’étranger » au théâtre et au cinéma. L’apport des artistes, plasticiens et architectes russes en France est à présent reconnu. Le creuset artistique de Montparnasse a été redécouvert grâce à la série d'émissions produites par Jean-Marie Drot11, dont l’une, Ils s'en venaient de l'Oural, est consacrée aux artistes originaires de l'Europe de l'Est. La réhabilitation de l'ancien atelier de Marie Vassilieff a rendu à nouveau visible ce lieu de mémoire dans le paysage parisien : devenu en 1988 le Musée du Montparnasse, il fait revivre la vie à La Ruche (2003) et à Montparnasse (2008), présente L’École de Paris (2004), Les Artistes russes hors frontière (2010) et, entre autres, Abram Mintchine, « l’ange perdu de Montparnasse » (2000).

17De nombreux ouvrages, ainsi que des expositions12, témoignent de cet intérêt nouveau. Les représentants de l’École de Paris, un moment éclipsés par le succès de l’art abstrait, retrouvent leur place sur les cimaises, tandis que les Saisons russes à l’Opéra et au théâtre font revivre la magie des spectacles de Diaghilev ou permettent de voir du Tchékhov joué en russe. Des chœurs de musique orthodoxe se produisent dans les églises, et l’afflux d’artistes de haut niveau fait résonner la musique russe dans tous les festivals.

4. L’émigration russe et ses les lieux de mémoire

18Les lieux de mémoire sont nombreux dans la capitale même, signalés aux murs par des plaques ou répertoriés dans le Guide des Russes à Paris13. Jusqu’à la chute du communisme, le circuit des touristes soviétiques à Paris comprenait le pèlerinage obligé à l’appartement de Lénine, rue Marie-Rose, et au mur des Fédérés, où le fondateur du nouveau régime était venu lui-même s’incliner. Maintenant, les Russes de la métropole visitent les « lieux saints » de l’émigration, autrefois honnie, frappée d’interdit. Des guides astucieux proposent des excursions à thème : le « Paris de Bounine » (premier prix Nobel russe de littérature), celui de la bohème artistique ou le circuit des églises. Et bien sûr le cimetière de Sainte-Geneviève des Bois où dorment côte à côte les ennemis d’hier, où les dissidents ont rejoint « les ouvriers de l’usine Renault et les prix Nobel, les grenadiers de " Sa Majesté " et les mendiants du parvis de la cathédrale  de la rue Daru14...». Se promener parmi les tombes, c’est lire l’histoire de l’émigration gravée dans la pierre.

19Néanmoins, il manque un lieu de mémoire essentiel, celui où seraient regroupées les archives de l’émigration, et la question demeure : quelle place pour les archives russes en France ? « Place » figure ici aux deux sens du terme : un lieu pour le stockage, et un espace reconnu dans les travaux historiques en cours sur la révolution russe, le stalinisme, les divers groupements politiques présents sur le sol français, la montée de la xénophobie, les liens entre le PCF et l’URSS… En France, les archives sont dispersées entre diverses institutions : Archives nationales à Fontainebleau, Archives de la préfecture de Police, BDIC, Bibliothèque Nationale, Bibliothèque de l’E.N.S de Lyon15. De plus, diverses associations, comme celle des Cosaques, ont leurs propres archives. Il peut s’agir de documents, d’ouvrages rares, de photographies, de souvenirs. En Russie même, où l’on cherche à « rapatrier » les biens culturels créés en exil par la communauté russe, les archives et autres documents sont regroupés dans deux lieux différents : la « Maison de l’Émigration – Bibliothèque Soljénitsyne », fondée par l’écrivain, comprend une bibliothèque de 86000 tomes, des archives regroupant 60 fonds d’écrivains, philosophes, savants, théologiens, dont le noyau est constitué par les documents rassemblés par Soljénitsyne, et un Musée conservant 16000 objets. L’IMLI (Institut de Littérature Mondiale) a aussi un petit fonds d’archives provenant de dons privés. Ainsi, les archives de Boris Poplavski, le « Rimbaud russe », décédé en France en 1935, sont partagées entre les deux institutions.

20En diaspora, la survie des fonds privés dépend de celle des responsables, souvent âgés, la deuxième ou troisième génération ne connaissant plus le russe et ne voyant pas forcément l’intérêt de ce « vieilleries ». Il y a aussi les archives privées, dont une très grande partie a disparu dans la période d’après-guerre. Cette question essentielle explique l’initiative de l’association Génériques qui lance en octobre 2007 le « programme de dépôt de fonds d'archives privées de l'immigration dans les centres publics de conservation du patrimoine  destiné à la préservation, l’inventaire et la valorisation de ces archives. L’exploitation des archives personnelles, matériau longtemps négligé, constitue maintenant un de champs de la recherche historique.

21La quête de la parole ordinaire, initiée par les historiens des Annales qui avaient fait entrer l’histoire des mentalités et des représentations collectives dans le champ historique, acquiert véritablement une légitimité en 1978 avec la Nouvelle Histoire de Jacques Le Goff et Pierre Nora, le futur « inventeur » des lieux de mémoire. Mais l’approche avait déjà changé grâce aux Derniers rois de Thulé (1955) de Jean Malaurie, livre fondateur de la collection Terre Humaine chez Plon où paraissent Tristes tropiques  Le Cheval d’orgueil : mémoires d’un Breton du Pays bigouden de Pierre Jakez Hélias (1975), Lucas, serrurier poitevin d’Adélaïde Blasquez (1976) – chronique d’un anti-héros, a-t-on pu écrire – Toinou, le cri d’un enfant auvergnat d’Antoine Sylvère (1993) et tant d’autres ouvrages qui ont changé notre regard sur le monde. En 1975 Emmanuel Le Roy Ladurie publie Montaillou, village occitan et Philippe Ariès L’Histoire de la mort en Occident : les deux ouvrages marquent une date. Bientôt l’histoire culturelle embrasse tout l’humain, « depuis le corps et le sport jusqu’à la famille, la sexualité et l’imaginaire » selon François Bédarida qui fonde en 1978 l’Institut du Temps Présent spécialisé dans l’étude des « taches blanches » de notre histoire récente.

22L’apparition de l’histoire orale et de la micro-histoire, dont le représentant le plus connu est Carlo Guinzburg, consacre la reconnaissance de l’acteur ordinaire dont on analyse les stratégies d’ascension sociale, de marginalisation aussi bien que les émotions ou les pratiques culinaires et les productions écrites, comme les journaux intimes ou les mémoires. Faire revivre la présence russe à Paris, c’est bien sûr, reconstituer l'existence quotidienne de ces acteurs anonymes et pour cela, il convient de « faire usage de ce qui, pour l'histoire contemporaine, tient lieu d'archives » [Hélène Carrère d'Encausse] : presse émigrée, journaux intimes, mémoires et souvenirs, sans oublier les témoignages des ultimes survivants, dont chacun raconte sa propre histoire, partielle, partiale et vraie.

Bibliographie

Albéra François, Albatros, des Russes à Paris, 1919-1929, Mazzotta/Cinémathèque française, 1995.

Beyssac Michèle, La vie culturelle de l’émigration russe, 1920-1930, Thèse de 3e cycle, Université de Clermont-Ferrand, 1971.

Gervereau Laurent, Milza Pierre,Temime Émile, Toute la France. Histoire de l’Immigration en France au XXe siècle, Paris, Samogy/éd. d’Arts, 1998.

Gousseff Catherine, L’exil russe. La fabrique du réfugié apatride (1920-1939). Paris, CNRS, 2008.

Gorboff Marina, La Russie fantôme, L’émigration russe 1920-1940, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995.

Menegaldo Hélène, Les Russes à Paris 1919-1939, Paris, éd. Autrement, 1998.

De Ponfilly Raymond, Guide des Russes en France, Paris, éd. Horay, 1990.

Struve Nikita, Soixante-dix ans d’émigration russe, 1919-1989, Paris, Fayard, 1996.

Notes

1 Cf. la collection « Français d’ailleurs, peuples d’ici » initiée par Henri Dougier, éditions Autrement.

2 Catherine Gousseff, L’exil russe. La fabrique du réfugié apatride (1920-1939), Paris, CNRS Éditions, 2008. ; Struve Nikita, Soixante-dix ans d’émigration russe, 1919-1989, Fayard, 1996.

3 La colonie de Précigné, Camp d’internement pour « étrangers indésirables », association « Passé simple », éditions du Petit Pavé, 2009. Livre rédigé à partir des archives départementales de la Sarthe. Ce camp était connu pour avoir eu comme « hôte » Victor Serge.

4 Georges Coudry, Les camps soviétiques en France, Paris, Albin Michel, 1997.

5  Cf. le site de l’auteur, L’Émigration russe en photos.

6 Laurent Gervereau, Pierre Milza, Émile Temime, avant-propos au livre édité à cette occasion : Toute la France. Histoire de l’Immigration en France au XXe siècle, Paris, Samogy/éd. d’Arts, 1998.

7  Le Musée d'Histoire Contemporaine – BDIC est un centre d'archives français sur l'histoire du XXe siècle : la bibliothèque se trouve à Nanterre et dépend de l’université ; la section iconographique est regroupée à l’Hôtel National des Invalides et rassemble 1 500 000 documents, datant de 1870 à nos jours, permettant d'aborder les grands thèmes de l'histoire française ou étrangère.

8  Génériques 34 rue de Cîteaux 75012 Paris ; le site de l’association, extrêmement complet, présente des fichiers où sont recensés les sources sur l'histoire des étrangers en France conservées aux Archives nationales et dans une sélection de centres de conservation du patrimoine. Voir également la liste des ouvrages publiés, les sommaires des revues.

9  La REMI (revue européenne des migrations internationales) créée en 1985, est la seule publication à caractère scientifique de langue française spécialisée sur ce thème.

10  Sa mission est de « conserver, étudier, diffuser et mettre en valeur des collections muséographiques publiques ou privées, des fonds d'archives et de documentation se rapportant à l'art et à l'histoire des juifs ».

11 Lire aussi l’ouvrage tiré de ces émissions : Jean-Marie Drot, Les heures chaudes de Montparnasse, Paris, Hazan, 1996.

12  L’art russe  en exil en 1995, Les Russes à Paris au XIXe siècle au Musée Carnavalet en 1996, Pouchkine chez Balzac en 1997, L’École de Paris  en janvier 2001 au MAMVP, Les Russes à Paris au Musée de Montmartre (2003), Paris russe 1910/1960 au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux novembre 2003/janvier 2004, et beaucoup d’autres depuis.

13  Raymond de Ponfilly, Guide des Russes en France, éd. Horay, Paris 1990.

14 Nina Berberova, C’est moi qui souligne, Arles, Actes Sud, 1989.

15 Les fonds slaves de la bibliothèque de l’ENS Lettres et Sciences Humaines abritent désormais l’ancienne bibliothèque du Centre Saint-Georges de Meudon. Signalons aussi les Archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, les archives militaires du ministère de la Défense, le fonds Boris Kokhno à l’Opéra de Paris.

Pour citer cet article

Hélène Menegaldo (2012). "L’enjeu de la topographie pour la recherche sur l’émigration". Revue du Centre Européen d'Etudes Slaves - Représentations identitaires et religieuses slaves | La revue | Numéro 1.

[En ligne] Publié en ligne le 19 avril 2012.

URL : http://etudesslaves.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=291

Consulté le 24/11/2017.

A propos des auteurs

Hélène Menegaldo

Hélène Menegaldo. Professeur honoraire à l’Université de Poitiers, spécialiste de l’émigration russe. Thèse d’État sur L’univers imaginaire de Boris Poplavski, édition de ses textes en russe : les Inédits, Poèmes surréalistes, Poèmes inédits, Œuvres complètes en 3 vol. Moscou, 2010. A publié Les Russes à Paris 1919-1939 (Autrement, 1998 ; éd. russe, Moscou, « Kstati », 2001 et 2007), et dirigé Figures de la marge (PUR, 2002), Psyché en tous ses états, les sciences de l’esprit en Russie et Union soviétique (Slavica Occitania n°18, Toulouse, 2004), Imaginaires de la ville, entre art et littérature (PUR, 2007) et contribué à différents ouvrages collectifs.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2017

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